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| Histoire
de Jamioulx: Explosion des munitions en 1918 |
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Ordre du jour:
1) ...
2) ...
3) Catastrophe occasionnée par l'explosion des munitions
de guerre.
Le Conseil:
1) ...
2) ...
3) A l'unanimité, exprime son admiration et sa reconnaissance
à l'érudit poète et citoyen, Monsieur Paulin
Brogneaux, ancien instituteur communal, qui a bien voulu condescendre
à écrire de sa main les lignes suivantes sur l'épouvantable
catastrophe survenue dans la nuit du 14 au 15 novembre 1918.
LA NUIT TRAGIQUE
Novembre 1918 - L'Allemagne vaincue avait demandé la
paix et l'armistice avait été signé le
11 ; la grande et épique guerre était virtuellement
terminée.
Partout, la joie illuminait les figures, c'était l'espoir
à la disparition de tous les maux, c'était la
résurrection à la vie. Hélas ! une catastrophe
sans précédent nous menaçait...
Nous sommes la nuit du 14 au 15 novembre. Notre charmant petit
village, tout saupoudré de cristaux de gelée,
dort paisible sous un beau ciel que la lune et les étoiles
inondent de blanche clarté.
Tout-à-coup, vers minuit et quart, notre allègre
clocher se met à épandre dans le vallon les sinistres
volées d'alarme de sa cloche sonore. La population, réveillée
en sursaut, se lève pour se rendre compte de ce qui se
passe. Les barbares d'Outre-Rhin, en retraite, ont mis le feu
aux trains de munitions qu'ils ont intentionnellement garés
chez nous pour semer la désolation et la mort.
Aussitôt les premières détonations d'obus
se font entendre et c'est ensuite un déchaînement
d'explosions formidables qui commence pour durer de façon
ininterrompue et avec une intensité inouïe pendant
d'interminables heures. Vers 1 heure et demie du matin, une
déflagration d'une puissance colossale ébranle
l'air et va frapper les villages des alentours de secousses
de bélier et y briser les carreaux. Est-ce que ce tonnerre
terrible va cesser après cela ? Non ! Non ! aucune accalmie
ne se fait, le volcan d'obus continue son effroyable vacarme
avec un redoublement d'énergie et de force qui ne se
ralentit qu'assez tard après l'apparition des lueurs
de l'aurore. Les habitants, figés de frayeur, se sont
blottis dans les caves, dans les remises, dans les recoins abrités,
dans tous les endroits où il y avait un semblant de sécurité.
Enfin, et ce n'est pas trop tôt, vers 7 heures du matin,
le monstre tonnant et destructeur se calme, espace ses vomissements
de matières explosives: obus, grenades, dynamites, gaz
asphyxiants, et permet au pauvre monde, secoué par les
émotions les plus profondes et les plus affreuses, claquant
des dents, transis de froid et d'épouvante, de sortir
de son refuge et de se hasarder dehors, mais toujours prudemment.
La bête, en effet, rugissait encore mais par intermittence.
Quelle vision dantesque s'offre à nos yeux agrandis par
le froid et la perception nette des dangers courus ! Partout,
au Rostimont si pittoresque, à Andrémont, au Vivier
et au Fayat se déroule le spectacle lugubrement grandiose
d'une dévastation inconnue, d'un ravage général.
Toutes les maisons, de l'humble chaumière à la
villa cossue, ont leur toiture emportée ou largement
éventrée, leurs murs fendus ou éboulés,
leurs fenêtres enlevées ou totalement privées
de leurs vitres, d'aucune sont incendiées ou gisent effondrées
tandis que d'autres, striées de lézardes, ébranlées
sur leur base, annoncent l'écroulement prochain.
Et là-bas, dominant la vallée où l'Heure,
malgré l'œuvre abominable qui s'accomplit, dit sa chanson
claire et constante, notre église au clocher svelte qui
pointe sa flèche au ciel, notre église se disloque,
craque sous sa charpente volée en morceaux, abandonne
ses toits ou ses nefs au regard du ciel impassible, s'emplit
de matériaux effondrés et devient une vaste ruine
où Dieu ne peut plus habiter.
Notre hôtel de ville tout flambant neuf, nos écoles
si vastes, si saines, si propres à recevoir nos enfants
appelés à la communion de la science, ne sont
plus que des bâtiments voués à l'entière
destruction, au silence et à la solitude. Et nos chères
têtes blondes et mutines vont être longtemps privées
de la nourriture spirituelle et de l'aliment moral qui doivent
en faire des citoyens libres, éclairés et dignes,
des travailleurs capables de porter le fardeau des tâches
de l'avenir, des labeurs gigantesques qui doivent forger des
siècles neufs.
Mais ce qui parle haut et dit mieux la violence des explosions
qui ont amené la catastrophe, c'est l'immense excavation
creusée entre les voies du chemin de fer, près
de la gare. Le trou béant comme une gueule de monstre
apocalyptique, qui menace de tout engloutir, ne mesure pas moins
de 10 mètres de large sur 40 à 50 de long et 10
à 15 mètres de profondeur. On se demande si ce
gouffre ne cache pas le seuil du sombre empire de Pluton.
Et veut-on avoir une étendue du désastre? Que
l'on pénètre dans chaque demeure. Les portes sont
forcées, tordues presque, volées en éclat.
Les meubles fracassés, fendus, endommagés, plongés
sous le voile épais des débris de briques, de
tuiles, de plâtras. Les parquets sont jonchés d'objets
cassés, de vaisselle réduite en miettes, d'ustensiles
de ménage projetés dans toutes les directions,
bossués, broyés, de vêtements abîmés,
de linges déchiquetés. Plus rien n'est debout
ni en place, plus rien ne vaut la peine qu'on le ramasse sous
l'ensevelissement des décombres ! Les propriétés,
jardins, prairies, vergers, sont couverts de tuiles et d'ardoises
emportées par le vent de la tourmente, de morceaux de
bois, de débris de toute nature et spécialement
d'obus entiers, d'engins de destruction de cent espèces,
de morceaux de fer, de parties de rails, d'armature de wagons
et même d'essieux avec leurs roues ! Et toute cette ferraille
qui pouvait la mort est projetée à des distances
fantastiques. Les haies, les arbres fruitiers de toute essence,
nos bois eux-mêmes, haussant leurs cimes dépouillées
sur les coteaux, ont reçu de telles blessures qu'ils
en souffriront longtemps. Pour qui s'aventure dans cet amoncellement
de ruines, il fait prudent voir où l'on met le pied si
l'on ne veut pas provoquer l'explosion des obus intacts qui
se rencontrent à chaque pas.
Que va coûter la réédification de toute
notre commune bien-aimée ? Peut-être, nous disait
un expert en art architectural, peut-être 1 million et
demi à 2 millions... Est-ce assez prodigieux et édifiant?
Mais par un phénomène qui tient absolument du
miracle, le cataclysme qui vient de s'abattre sur notre cher
hameau n'a fait aucune victime humaine. Et pourtant, tous nos
citoyens ont cru qu'ils ne sortiraient point vivants de l'infernale
tourmente!
Ah ! Quand je te contemple, ô mon petit Jamioulx, quand
je promène les yeux sur tes rues, sur tes maisonnettes,
sur tes courtils et tes arbres, je me sens envahi par une immense
douleur et des larmes jaillissent de mes paupières. Tu
es ruiné, charmant village, anéanti par les spadassins
d'Attila. Que tu étais pimpant et coquet, cependant,
quand les mois de printemps te faisaient une couronne des bois
qui se haussent sur tes collines bleues et que tu parais ta
coiffure des fleurs de nos prairies et de nos pommiers. Te voilà
détruit, tu n'existes quasi plus que de nom et tes maisons
éparses, sur les pentes disséminées au
bord des routes, qui descendent au galop pour remonter les côtes
en soufflant, ne permettent plus d'asiles convenables et suffisants
et maintenant, ployant sous le poids de l'épreuve, prostrés
de douleur, nos concitoyens, famille par famille, s'en vont
en exil, loin le leur foyer démoli, loin de tout ce qui
faisait leur bonheur et leur vie. Quand reviendront-ils ? Qui
le sait? Et nous aussi, le cœur saignant et l'âme en détresse,
nous écrivons cette page pour que ceux lui viendront
après sachent ce que nous avons ; souffert. Nous aussi,
nous quittons notre maison pour aller reposer notre vieux front
flagellé sous le toit qui nous donnera l'hospitalité.
Te reviendrais-je ô mon charmant village? ô mon
asile aimé? Que [a guerre soit maudite à jamais
et que les peuples, elles les races teutonnes qui ont commis
de pareils crimes et atteinte à la vie des gens, détruit
les propriétés et foulé sous leurs bottes
de brutes tout : e que la civilisation a de plus sacré
et de meilleur, lue ces peuples soient l'exécration des
hommes à travers la suite éternelle des siècles!
Jamioulx, le 16 novembre 1918
(s) Paulin Brogneaux
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