LES PASQUÎYES A HAM-SUR-HEURE (Beignée)

La pasquiye a aussi, été lue au hameau de Beignée, dépendance de la commune de Ham-sur-Heure.

Quand a-t-on commence à divulguer publiquement les écarts de la jeunesse dans ce petit coin paisible de l’Entre-Sambre-et-Meuse ? Je l’ignore. Un fait certain, c’est que cette coutume existait avant 1860 et qu’elle a pris fin vers 1868. Plusieurs personnes, plus qu’octogénaires, m’ont récemment confirmé la chose.

II est vraisemblable que Beignée, jalouse des lauriers de Jamioulx, a voulu imiter sa voisine.

D’après mes témoins, tous les jeunes gens et jeunes filles de l’endroit avaient leur couplet ". Ces derniers, rédigés en wallon. avec des rimes plus ou moins larges, s’ils étaient loin d'égaler en longueur ceux de Jamioulx, Montigny-le-Tilleul et Landelies, les dépassaient parfois en crudité. Un vieillard m’a cite telle expression qui lui avait valu de bonnes taloches de sa mère, parce que dans son innocence, il la lui avait répétée. Aussi, est-ce cette licence de langage qui a été la cause de la mort de la " pasquiye " de Beignée.

De ces écrits satiriques. il ne reste aucune trace. Je signalerai, toutefois, les trois vers suivants retenus par une personne née en 1854

Ene djonne fiye dé d’su l’place dé Bingneye.
Qu’i-gn-a qu’deûs trwès ans qu’èle est sôrtîye du couvent
Et qui pale dédja d’awér in galant.

C’était le lundi gras que s’exerçait cette censure publique.

Le matin, les mascarâdes " se réunissaient en vue de faire la tournée du hameau. A leur tête se trouvaient un courrier, un tambour-major, deux officiers, un tambour, un pôrteu d’hote et d’kertin . Le pourtchi (porcher) fermait la marche.

Le courrier était vêtu d’un pantalon blanc, d’une petite jupe de couleur, bouffante, assez semblable a celle des soldats écossais; comme couvre-chef, il avait un chapeau garni de dentelles, avec un large ruban rouge qui lui descendait, en s’arrondissant, jusqu’au milieu de la poitrine. Dans sa main droite, il tenait une petite badine enrubannée et garnie, a ses deux extrémités, d’un chou de rubans de différentes couleurs.

Le courrier précédait le groupe, en dansant, alternativement du pied droit et du pied gauche, un pas de polka, suivi de deux pas ordinaires. A l’approche d’une maison, il quittait le groupe et, en courant, allait demander si l’occupant consentait à recevoir " la jeunesse ". Si la réponse était affirmative, il retournait. toujours en courant. reprendre sa place a la tête du cortège. Celui-ci entrait, faisait intérieurement le tour du logis en chantant

Djean Pansau n’a nin cô soupé.
Tayèz-li in p’tit bouquet,
Tayéz bin, tayèz mau,
In p’tit bouquet pou Djean Pansau.

Les visités leur remettaient alors des œufs, du lard, du jambon, de la farine ou un peu de monnaie. Les vivres prenaient place dans la hotte ou le panier.

Voyons, maintenant, le rôle joué par les autres personnages.

Le tambour-major, en manœuvrant sa canne, dirigeait le cortège et réglait le pas du tambour : tantôt, marche à petits pas; tantôt, piétinement sur place dans l’attente du retour du courrier..

Les officiers, sabre au clair, étaient là uniquement pour la parade.

Les masques devaient suivre le groupe. Gare à celui qui quittait les rangs ! A coups de fouet, le pourtchi avait tôt fait de l’y ramener. Aussi, tous les masques avaient-ils soin de bourrer de foin leur pantalon, pour éviter les blessures que pouvait produire la lanière du fouet du porcher qui, a tour de bras, ne les ménageait pas.

Toutes ces fonctions, fort enviées, étaient mises aux enchères quelque temps avant le carnaval et attribuées à ceux des candidats qui offraient de payer le plus grand nombre de pots de bière a consommer le lundi et le mardi gras.

L'après-midi avait lieu un nouveau rassemblement. Bientôt. le cortège se mettait en marche. En tête, se trouvaient le courrier et les autres personnages que nous avons vus le matin. Suivaient les trois chefs de jeunesse, montés sur un chariot attelé d’un cheval et escorté de curieux, Un premier arrêt avait lieu al préye (lieu dit de la commune) et la lecture de la pasquiye commençait. Celle-ci terminée, le groupe se remettait en marche pour s’arrêter. à nouveau, su l’tri (place communale) où avait lieu une réédition de la lecture du cahier. La même chose se reproduisait al crwés blanche (café où la jeunesse se réunissait). Si l’immeuble a été abattu et remplace par quatre maisons modernes, l’ancienne appellation est restée) et près de la maison Michaux, lequel était alors conseiller communal (ici, aussi, l’ancien nom est resté.)

Comme ailleurs, les personnes visées. si elles étaient présentes au moment de la lecture de leur couplet, payaient un pot aux chefs de jeunesse.

C’était Joseph Bolle, dit Riquiqui, qui. sur la fin, rédigeait et lisait la pasquiye.

Le soir, la jeunesse locale se réunissait al crwés blanche pour participer à un repas en commun dont les produits de la quête du matin, faisaient tous les frais. Le lard, le jambon et les œufs étaient cuits dans d’immenses poêles fabriques spécialement pour cette circonstance, par les ouvriers des trois platineries en activité, à cette époque, à Ham-sur-Heure.

Les jeunes filles se chargeaient de la cuisson des omelettes et du service. Elles prenaient, ensuite, part au repas. Celui-ci était suivi d’un bal, toujours au salon del crwés blanche. Un violoneux de l’endroit composait, à lui seul, tout l’orchestre,

Le mardi gras, à quatorze heures, tout le cortège de la veille, - les jeunes gens endimanchés, cette fois - se rendait au " bourg ", centre de la commune, et buvait force pots. Vers seize heures, les jeunes filles, en groupe, allaient les rejoindre. Quand l’argent de la bourse commune était dépensé, avait lieu la dislocation et les amoureux, par couples, retournaient au logis, chacun suivant le chemin qui lui convenait et qui n’était pas toujours le plus court.