LEUR ORIGINE
Quand a-t-on commence à lire publiquement des " pasquîyes "dans I’Entre-Sambre-et-Meuse ? C’est ce qu’il serait intéressant de savoir. Malheureusement, mes recherches ne me permettent pas de donner une réponse précise à cette question.
Une des plus anciennes " pasquîyes " me parait être celle de Montigny-le-Tilleul. Les archives communales de cette localité sont muettes au sujet de l’origine de cette coutume. Les vieillards que j’ai interrogés n’ont pu me fournir aucun renseignement. Ils ont toujours connu la " pasquiye ", dirent-ils. Toutefois, à défaut d’organisateurs, elle cessa de paraître de 1832 ou 1833 à 1840, époque a laquelle elle fut remise en honneur par un instituteur privé (Renseignements donnés en 1898, par Albert Darquenne, dit Alberte, né en 1821. Personne, mieux que lui, ne connaissait le passé de Montigny-le-Tilleul). Depuis lors, il n’y a plus eu d’interruption jusqu’en 1911, dernière année où elle fut lue publiquement.
En l’absence de données certaines, peut-être pourrons-nous, en examinant de prés le texte de cet écrit satirique, découvrir quelques indices nous permettant d’en fixer l’origine.
Disons, d’abord, que certaines parties de cette " pasquiye "sont la reproduction textuelle de celles de l’année précédente.
Le plus ancien exemplaire que je possède, date de 1864. Il comprend le texte suivant :
Jugement de la femme du Mardi-Gras,
Née mendiante de Gargantua.
Etant en séance,
En pleine audience
Et en nombre compétent.
Nous avons rendu ce jugement.
Nous la condamnons
Pour toutes ses actions.
En voici les faits :
Ecoutez, s’il vous plaît,
Tous les péchés mignons
Contre La sainte Religion.
Il y a dans ce " couplet " qui a été reproduit chaque année une phrase qui doit retenir notre attention c 'est née mendiante de Gargantua. On sait que Gargantua est le nom du principal personnage d’un livre fameux de Rabelais et qu’il est demeuré populaire pour designer un homme aux appétits sensuels incontentables.
Aux yeux des premiers auteurs de la pasquiye de Montigny-le-Tilleul, " mendiante de Gargantua " voulait, sans aucun doute, dire mendiante d’amour, de caresses, de plaisirs sensuels. Ce qui donne certaine créance a cette version, c’est que tous les couplets sont brodés sur ce thème. Comme nous l’apprend, d’ailleurs, la fin du jugement, on a surtout relevé
Tous les péchés mignons
Contre la sainte Religion,
c’est-à-dire les infractions au neuvième commandement de Dieu (version catholique vulgaire).
Rabelais est mort en 1553. Son livre La vie de Gargantua et Pantagruel a donc été écrit dans la première moitié du XVI siècle; la première édition connue, avec date, est celle de Lyon (1533, in-8°).
Dans ces conditions, et en admettant que le principe énoncé ci-dessus ait toujours été respecté, c’est-à-dire que le prologue de la " pasquîye " d’une année ait servi de modèle à celui de l’année suivante, dans ces conditions, dis-je, il est permis d’avancer que l’origine de la " pasquîye ". de Montigny-le-Tilleul ne peut remonter à beaucoup plus de trois cent cinquante ans.
Il existe encore un autre fait qui parait corroborer cette assertion.
En 1896, le carnaval semblant devoir présenter moins d’entrain que les années précédentes, quelques habitants de la Plagne, section de Montigny-le-Tilleul, décidèrent d’organiser des réjouissances spéciales.
A cet effet, ils lancèrent, au nom de S. M. Léopold II, une proclamation séparant la Plagne du reste de Montigny pour toute la durée du carnaval. Or, dans l’énoncé des motifs de cette proclamation, je lis " Vu les services indiscutables et irépercutâbes rindus al cause du grand carnaval pa tous les Plagnîs d’Mont’gni " despus au moins trwès cints ans...
Est-ce au hasard que cette durée été fixée? Les rédacteurs de cette proclamation répondent par l’affirmative. Mais n'ont-ils pas été influencés par une réminiscence due à des racontars des anciens? Quoi qu’il en soit, cette coïncidence est curieuse.
Enfin, il n’est pas sans intérêt de signaler que les stalles en chêne qui ornent le chœur de la collégiale de Walcourt datent du commencement du XVIe siècle. Les miséricordes en sont surtout remarquables parce que les artistes y ont prodigué le burlesque et le satirique dans la représentation de certains sujets. Or, dans ces sculptures profanes, il faut voir la représentation de certains vices, faite dans un but de satire édifiante. L'œuvre de ces sculpteurs de stalles fait immédiatement songer à celle de Rabelais. Comme les premiers, le grand satirique a fustige les mœurs et les vices de cette époque avec une violence et sous des formes que l’on désapprouverait aujourd’hui, mais qui étaient bien dans l’esprit du temps. (Jules Vandereuse, Le Pèlerinage a Notre-Dame de Walcourt " (Liège 1909), p. 15.)
N’en a-t-il pas été de même des " pasquîyes ? Sans doute, dans ce que nous venons de voir, rien ne permet de fixer leur origine d’une façon certaine. Tout au plus peut-on dire, avec quelque apparence de certitude, que les premiers écrits de ce genre ne peuvent être antérieurs à la fin du XVI siècle. Mais étant donné qu’aucun chroniqueur ne fait mention de cette coutume, peut-on lui attribuer une origine aussi lointaine ? Il semble que non.
Dans la première édition de son excellent ouvrage " L’Illustre Bézuquet en Wallonie" (Bruxelles (1907), p. 199.) M. Jules Sottiaux, enfant de Montigny-le-Tilleul, dit que notre pasquîye " vient en droite ligne des fabliaux moqueurs et joyeux. Dans la deuxième édition ( Editions Rex , p. 204.), il la fait descendre de la " pasquinada espagnole (la pasquinade française), mais au fond, m’écrit-il, la pasquinade " elle-même a pour origine les fabliaux.